Lettre n° 61 septembre 2026
Accueillir sans exclure

Vous avez décidé ce matin d’abandonner vos occupations et de vous consacrer à la part essentielle de vous-même et de votre existence. Ce propos pourrait laisser supposer que le reste est négligeable. En effet, cette façon de voir la pratique opère un clivage comme s’il y avait ce qui doit être et ce qui ne doit pas être. J’ai souvent entendu Jacques Castermane nous dire: « Il n’y a rien qui devrait être, il n’y a rien qui ne devrait pas être. » Combien d’années aura-il fallu pour comprendre cela et combien encore pour l’expérimenter?
Un glissement imperceptible vers une forme idéalisée de la pratique entretient la culpabilité de ne point parvenir à ce que l’on profère comme un slogan: « la paix toujours présente ».
Vous avez pénétré ce matin dans l’assise avec toutes vos turbulences et vous avez espéré qu’elles se taisent. Considérez plutôt que ces turbulences ont la faculté de côtoyer la stricte immobilité du corps. Elles cohabitent toutes deux, se côtoient et il suffit de laisser faire. Ne négligez pas ce côtoiement et n’ayez aucune intention. Faites simplement en sorte que l’attention dans votre posture ne s’affaisse pas sous le poids des turbulences, laissez-la s’assouplir sans pour autant qu’elle perde sa vigueur; veillez aussi à ce qu’elle ne néglige pas le profond ancrage dans la terre. Consacrez-vous à cela et laissez venir ce qui vient. Sans cesse, interrogez la sensation, sans en attendre une réponse. Les turbulences n’ont pas effacé la paix du corps et inversement la paix du corps n’a pas effacé les turbulences, mais inopinément peut se présenter le mystère dont Saint-Jean De La Croix disait qu’il est « la nuée ténébreuse qui éclaire la nuit » (cité par Edgar Morin). Il ne nous reste plus qu’à contempler ce mystère et se taire. L’oxymore nous détourne de notre manière habituelle d’envisager les contradictions.
Kodo Sawaki le disait de cette manière: « En zazen, on est en harmonie avec le Bouddha et en même temps on porte toutes les affaires de l’homme ordinaire, on inclut toutes les contradictions. »
Cette attitude ne nous permet pas d’ignorer le monde tel qu’il va, un monde dont je me garderais bien de vous dresser le tableau (violence, climat, IA…).
Nous n’avons pas à minimiser cette réalité, nous devons voir comment la pratique nous permet de nous frayer un chemin au milieu de ce qui est intenable par l’esprit. La méditation nous prédispose à vivre le désenchantement autrement, en laissant se côtoyer les extrêmes, tout en constatant que c’est l’attitude corporelle, prête à vivre tous les paradoxes, qui modèle notre manière de penser.
En zazen, nous devons laisser tout avoir lieu, le claquement d’une fenêtre et le piaillement des oiseaux, le vrombissement d’un train et la douceur d’un vent tiède. Laissez tout avoir lieu dans une sorte de polyphonie, intérieurement, extérieurement. Les opposés s’entrechoquent mais l’immobilité du zazen transforme l’affrontement en harmonie, celle où une note dépend d’une autre note et que rien ne peut avoir lieu sans ces opposés.
L’art du zazen consiste à se maintenir dans la situation paradoxale, celle où la maîtrise doit côtoyer l’abandon, l’implication le désintéressement, la détermination l’absence de but. Nous apprenons à nous laisser flotter dans ce paradoxe, tout demeure incertain et tout est néanmoins solide.
Mais qu’est-ce qui fait que l’on doive percevoir cela par le corps? Parce que la situation est intenable par l’esprit. L’acceptation du paradoxal est source de tolérance et possibilité d’une autre relation au monde hors des modes les plus convenus d’exister.
Quand nous sommes assis, ce n’est pas seulement notre manière d’être assis que nous apprenons, mais notre manière d’agir.
Dominique Durand



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