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Lettre n° 60 juin 2026

  • Photo du rédacteur: Dominique Durand
    Dominique Durand
  • 18 juin
  • 3 min de lecture

Qu’entend-t-on par changement?



Le désir de changement, rencontré tout particulièrement chez les personnes qui s’engagent sur la voie de la pratique méditative, se présente assez souvent dans la couleur d’un plus ou d’un moins. L’ampleur de la tâche suscite bien des découragements, puisqu’elle est envisagée sur le plan de nos conditionnements les plus pernicieux: l’utilité, le profit, l’acquisition, l’amélioration. S’en suit tout naturellement le sentiment d’avoir à fournir beaucoup d’efforts. Le méditant se voit donc pris au piège entre un idéal à atteindre et son incapacité à rejoindre celui-ci.

Alors, voilà de quoi réfléchir sur ce qu’on entend par changement sur la voie.

Vous savez, l’art de jouer à la marelle consiste à oser sauter sur un pied dans la case d’à côté. Kodo Sawaki dit que c’est d’un bond, que l’on rentre dans la terre de Bouddha. On se livre d’un bond à l’inconditionné, on entre d’un bond dans la vraie réalité, sans transition, sans filtre. Il faut tout d’abord souligner l’immédiateté avec laquelle cela se produit. Par ailleurs, rien dans notre existence ne ressemble à la posture que nous adoptons. On se retrouve assis, et la plupart du temps nous le faisons avec deux prétentions, celle de croire que l’on connaît déjà cela et l’autre que l’on va l’aborder avec nos critères habituels, particulièrement celui d’en tirer un profit quelconque. On y voit toujours un mieux à obtenir. Notre ego est façonné par cette façon de voir, ça n’est ni bien ni mal, prenons seulement le temps d’en être conscient. 

Le fait de voir cette réalité conditionnée ne nous empêchera jamais de voir cette autre réalité: l’inconditionné. Certes, nous envisageons de façon conformiste le changement avec en tête ce « foutu «  idéal que nous plaquons partout. En voulant obtenir un bienfait de la pratique, en lui assignant un but, on lui attribue une limite. Le changement ce n’est pas cela, c’est être libre de soi, libre du désir d’être autre que ce que l’on est et de l’image qu’on veut donner. Le désir de changement nous empêche de prendre en compte le corps qui souffre, les pensées tumultueuses, les refus, tous ces niveaux de nous-même qui apparaissent en même temps. Changer, ce n’est pas éliminer définitivement cela, c’est embrasser cette réalité dans sa totalité.

Aussitôt assis, laissez-vous prendre par ce qui se présente à vous, sans que vous ayez besoin d’aller le chercher, c’est-à-dire « VOUS » dans une vérité encore méconnue, » VOUS « tel quel assis sans rien faire, tenant à peine la posture pour qu’elle ne s’affaisse pas. 

Aucun moment de votre vie, si beau soit-il, ne vous démontre vous-même ainsi. Vous avez tout le loisir de voir, de constater que vous n’êtes pas ce que vous pensiez être. Le zazen est une démonstration incontestable de ce que nous sommes, dans notre condition normale d’être humain. Laissez tout venir à vous et voyez que tout se présente et est accueilli par la posture qui vous plonge dans l’indifférenciation et l’absence de préférence. Ce qui est accueilli et vous-même ne font qu’un.

De la posture naît cette disposition intérieure, comparable à nulle autre et que l’esprit ne peut pas gouverner. C’est un moment où la vision est immédiate, on réalise que l’on n’a rien à changer et que l’on peut absorber la réalité entière en la laissant s’épancher dans quelque chose de large et de vaste. Se présente alors le sentiment que tout est à sa place et que l’on peut côtoyer soi-même et le monde sans heurt, sans humeur. L’assise ne crée pas l’ordre, elle nous permet d’y devenir sensible. 

La posture modifie immédiatement notre mode de perception, à la fois la perception interne de nous-même, mais aussi celle de notre être au monde. Le plus clarifiant se présente lorsque l’on n’a plus l’impression de tenir la posture, c’est elle qui nous installe en zazen, nous remettant de ce fait à notre place originelle. Cela aère notre esprit sans le vouloir, parce qu’à ce moment-là, toutes les questions fondent et n’ont plus lieu d’être.

Nous nous présentons à nous-mêmes et le monde se présente à nous en l’état. On se contente d’accepter cette situation inconcevable pour l’esprit, contraint de vivre chaque seconde de notre existence sans en exclure aucune. Car c’est bien de cela qu’il s’agit: assumer chaque seconde. On ne bronche pas, on ne fait aucun commentaire, parfois il arrive que l’on ait envie de partir en claquant la porte, et l’on regarde cette fragilité sans l’ignorer. Nous éprouvons nos insuffisances, nos limites, sans pour autant nous empêcher de vivre le reste. Nous sommes sans destination particulière.

Cet entraînement tend à transformer la pratique « pour soi », celle dépendante d’un résultat, à une pratique « en soi » sans recherche de bénéfice. 

Seule demeure cette liberté totale: laisser zazen faire zazen.


Dominique Durand


 
 
 

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