Lettre n° 59 mai 2026
- Dominique Durand
- 19 mai
- 3 min de lecture

À propos de la lenteur…
Il n’est pas nécessaire de vous imposer le préambule habituel décrivant la frénésie généralisée de notre monde ou le rendement auquel nous sacrifions la profondeur de l’âme. Quand bien même cela serait fait, qu’est-ce que cela changerait? Rien, absolument rien. Dénoncer n’est pas suffisant. Il n’y a pas non plus nécessité de faire l’éloge de la lenteur, dans le sens d’une résistance imposée à toutes les formes d’accélération. Dénoncer et résister ne nous engagent pas dans un vrai changement.
Lorsque la lenteur devient un sujet sur la voie, elle s’impose comme un retour aux processus du corps. La lenteur, c’est notre volonté qui abdique et devient conforme à la vie. Apprendre à ressentir, à laisser advenir est une pratique essentielle pour laisser apparaître la vraie lenteur.
Ordinairement, lorsqu’on décide de ralentir, on le fait volontairement, on essaie de faire coïncider le corps avec l’idée de lenteur, son concept, ce qu’il représente, le symbole conforme à l’idéal imaginé; de ce fait, la lenteur en est affectée. Il ne s’agit pas de ralentir pour ralentir, mais de comprendre pourquoi certaines choses méritent une attention prolongée.
La véritable lenteur naît de l’écoute du corps, c’est le corps qui en a l’initiative et l’imprime dans le caractère indécidé du geste. Nous avons des difficultés à transférer notre attention de l’abstrait vers la réalité, parce que nous pensons les valeurs au lieu de les sentir. Nous pensons la lenteur et ne l’éprouvons pas. Laissons la lenteur se retirer du monde de l’idéal et des représentations. Elle n’est pas une valeur absolue en soi, elle est le fruit d’une coïncidence avec le rythme voulu par chaque action, sans discordance entre le corps et ce qui se fait. Laisser s’imposer le rythme juste est un exercice. Considérons la lenteur comme un glissement consenti vers les processus du vivant, comme une danse avec notre nature profonde et la circonstance d’une intimité avec elle. Chaque exercice, chaque situation, devient, lorsqu’on porte attention au phénomène « lenteur », l’occasion de recréer un rapport plus naturel à l’existence. Tout simplement ralentir pour ne pas perdre les vérités fondamentales de la vie. La lenteur nous invite à cultiver une passivité active, elle en devient le contexte nécessaire.
Dans le domaine de l’agro-alimentaire, la lenteur a réintroduit cette connivence nécessaire entre l’homme et les rythmes de la nature. Pensons à ce sujet à l’impact de Carlo Petrini dans le strict cadre de l’alimentation et de la biodiversité. Anarchiste engagé, ayant vite compris l’inanité de la politique, ce sociologue réalise très rapidement l’enjeu représenté par l’alimentation en tant que véritable instrument du changement: reliance au territoire, au rythme des saisons. Carlo Petrini fut l’un des pionniers lorsqu’il se décida à agir directement sur les chaînes d’alimentation en favorisant les circuits courts et les produits authentiques. Ainsi fut créé le slow food. N’est-ce pas une magnifique coïncidence de l’homme avec les lois universelles? Exemple intéressant, car ce mouvement ne fait pas de ces règles un absolu, mais une concordance avec l’évidence. De la même façon que le rythme d’un pas dicte sa propre lenteur, la nature imprime dans notre façon de nous nourrir le rythme naturel des saisons. Il ne s ‘agit pas d’un diktat idéologique, ni d’un système à suivre, cela s’impose comme une nécessité incontournable.
Sous l’égide d’un travail sur la lenteur, c’est aussi cette connivence toute naturelle avec l’interdépendance qui apparaît. On s’y glisse parce qu’il n’est plus possible de ne pas le faire. La lenteur nous dispose à nous orienter vers les ressources agissantes du corps et à rejoindre de ce fait les intentions du vivant, elle façonne et approfondit notre écoute.
Aimer tout simplement la lenteur pour ce qu’elle nous fait rencontrer de l’inattendu de nous-même.
Dominique Durand



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