Lettre n° 57 février 2026
- Dominique Durand
- 4 févr.
- 2 min de lecture
La grenouille au fond du puits ne sait rien de la haute mer

Si l’assise en silence a une vocation, c’est bien celle de dévoiler (dans le sens de rendre apparent) notre vraie nature et de laisser l’immobilité et le silence devenir le point d’ancrage d’une certaine manière d’être au monde dans tout ce qu’elle comporte d’ample et d’ouvert.
Aussi, devons-nous amener à notre conscience toutes les manigances entreprises et qui détournent la pratique de sa vocation initiale, la transformant en artefact, j’entends par là, un produit adapté à notre manière habituelle de voir les choses, conforme à notre imaginaire et nos concepts, un « truc » spécial dans lequel on rentre et qui permet de débrancher pour un temps, toutes nos tribulations mentales, pire encore… un « shot »* de recentrage, qui nous permettra de vivre mieux… mais comme d’habitude.
Penser que lorsqu’on pratique zazen on rentre dans quelque chose de spécial et qu’on en sort au bout d’un temps défini, n’est pas vraiment la meilleure façon de voir les choses.
L’assise n’est pas une parenthèse et si elle se présente comme un moment de rupture, elle n’en est pas moins une invitation à déborder nos propres limites et par-dessus tout les concepts qui ont servi à les ériger. L’expérience « être » se traduit par un désir toujours plus grand d’ouverture et ne serait-il pas inconvenant de poursuivre la pratique en laissant des processus inconscients méconnus entraver l’amplitude à laquelle notre vraie nature nous destine ?
Il était une fois une grenouille qui vivait au fond d’un puits. C’était un vaste puits très confortable pour une petite grenouille. Elle regardait chaque jour le petit rond de ciel au-dessus de sa tête. Elle tombait, sautait, plongeait, avait appris à connaître et à explorer chaque pierre et chaque recoin de son puits.
Un jour, une grenouille voyageuse sauta dans le puits. Plouf !
« Je m’en reviens de l’océan pour aller voir ma grand-mère », dit-elle.
_ Où est donc ce puits océan dont vous me parlez ?
- Oh!, l’océan n’est pas un puits, c’est un puits qui s’étend à l’infini, avec le ciel pour contour.
- Le ciel pour contour, vous moquez-vous de moi ? C’est le monde à l’envers ? Et comment l’eau peut-elle tenir, alors ? Et comment peut-on tourner en rond sans mur ?
- Mais pourquoi voulez-vous donc tourner en rond, puisqu’il n’y a pas de mur ?
- Mais parce que c’est la vie de tourner en rond, enfin!
(conte chinois)
N'assimilons pas l’assise en silence au mur d’un puits, au fond duquel nous barbotons confortablement sans jamais rien connaître de la haute mer. Vivre en tant que personne originelle, en tant que personne libérée, c’est enjamber la margelle du puits.
Dominique Durand
* Définition de « shot »: Terme anglo-saxon désignant une dose d’un alcool fort, se buvant en une seule gorgée.



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