top of page
Rechercher

Lettre n° 52 mars 2025

Photo du rédacteur: Dominique DurandDominique Durand

Dernière mise à jour : il y a 11 heures




Voir ou regarder?


            Ni saisir, ni rejeter, correspond à un état d’esprit qui ne se construit pas, parce qu’il ne saurait résider dans un entre-deux. Nous ne pouvons pas trouver de meilleur exercice pour le percevoir que, dans une certaine manière de voir et d’entendre. Dans le monde actuel, notre regard est extrêmement sollicité par toutes sortes d’images et notre vision se plie aux symboles et aux icônes transmis par la société, donnant ainsi une certaine conformité à notre manière d’appréhender le réel. Notre regard ne fait alors que réaffirmer des codes, à l’origine d’une vision « pensante ».

            Comment donc s’exonérer à la fois du langage et d’une pensée objectivante dans l’acte de voir? Le zen propose la méditation assise, jambes croisées, comme le moyen le plus immédiat d’obtenir le regard spécial, permettant de voir la réalité telle quelle dans sa nudité originelle.

            Il nous importe vraiment dans un premier temps de faire la distinction entre ces deux types d’activité que sont regarder et voir. Regarder, c’est analyser, diriger sa vision pour une prise d’information, se référer, accaparer une image, la référencer, la comparer. Le regard maintient la personne dans une activité mentale qui de ce fait entretient la dualité sujet-objet.

            Exercer le regard au sein de la pratique, c’est ouvrir la porte d’une subtile relation entre celui qui connaît et ce qui est connu, à passer de la relation duelle avec le monde à l’acte de voir à, partir dune conscience non-discriminante.

            Au cours de la pratique, chacun, chacune peut faire l’expérience de ce profond délassement du corps se prolongeant dans l’ouverture et la détente du regard. La juste tenue du corps implique une juste manière de voir, de la même façon qu’une certaine manière de voir,  induit tout naturellement une certaine tenue. Privilégier pour un temps cela dans la pratique, c’est aussi savoir se laisser guider par l’expérience. Nous rentrons là dans la sphère de l’implication relationnelle dans la pratique. Devenir son propre mode de perception et se laisser être révélé à soi-même par cela, tout en réalisant que ce moment de révélation nous relie au monde. La manière de voir qui unifie tout à la fois ce  qui est vu et l’acte d’être. Je suis ce que je vois, je vois ce que je suis.                    

L’acte de voir devient l’actualisation d’une intimité (intimité dans le sens de secret) avec soi-même reliée au monde non-objectivé. L’activité intense dont il s’agit laisse le méditant sur cette crête entre intérieur et extérieur sans aucune possibilité de choix entre les deux. L’acte de voir porte alors en lui-même la vigueur et la tension d’un koan. Nous comprenons l’intérêt porté par Dürckheim aux sensations, et plus particulièrement au mode de perception, racine de toute mise en relation.

Dans l’acte de voir, comme dans tous les autres sens, se produit cette réversibilité par laquelle le méditant s’implique dans les choses non en les objectivant, mais en se découvrant au centre de tout, affectant toute chose et étant directement affecté par elles.

Les deux dimensions, celle du monde empirique et celle de notre présence, s’unifient dans l’acte de voir. Cette dynamique demeure le centre d’intérêt, parce qu’elle annule celui qui regarde et interprète le monde objectivé, pour ne laisser place qu’à la relation. Nous sommes dans une histoire d’échange relationnel, rien n’est regardé comme autonome et indépendant.

            La perception, qu’elle qu’elle soit, offre la possibilité d’un rapport originaire avec le monde, dans lequel s’entrelassent notre participation au monde et ce que nous sommes au plus profond. Merleau-Ponty, un des pères de la phénoménologie, disait déjà: « Il nous faut imaginer de nouveaux liens, de nouvelles manières de voir. » Ce n’est pas par hasard si les penseurs de l’écologie se tournent vers la phénoménologie, qui leur semble être une approche irremplaçable pour changer notre relation à la nature à travers notre mode de perception. Ne serait-ce pas une réponse à la crise écologique qui est en fait la crise de notre rapport au monde? La nature n’est pas une entité abstraite et séparée de nous, nous ne la contemplons pas dans un face à face. Elle nous constitue autant que nous la constituons. Nous sommes la nature. Le zazen, au-delà d’une expérience toute singulière qui métamorphose notre manière de voir, nous pousse dans les sphères de l’interdépendance, entraînant l’ego malgré lui dans un inévitable engagement qui s’opère  naturellement, cela va de soi. Hors de tout devoir, de toute moralité, de toute éthique, l’acte de voir, de sentir, de toucher, en un mot de percevoir,  révèlent, à chaque fois que l’on en fait l’expérience, cet indéfectible lien entre tout être vivant et le monde.

            Apprendre ce changement de regard en zazen nous conduit, en-dehors du dojo, à reconsidérer notre manière d’être au monde.

 

                                                                                                            Dominique Durand

 
 
 

Comments


À PROPOS

L'Association Instant propose trois types d'accompagnement : méditation, exercices corporels et Leibweg. Vous pouvez vous inscrire ou prendre RDV par mail ou par téléphone et vous abonner pour connaître l'actualité de l'association et les dates de stage.

ADRESSE

Siège administratif Association INSTANT

10 rue de Belgrade

38 000 Grenoble

 

association.instant@gmail.com

S'ABONNER
À LA NEWS-LETTER
  • Grey Facebook Icon
  • Grey Google+ Icon
  • Grey Instagram Icon

© 2023 by HARMONY. Proudly created with Wix.com

bottom of page